Dans le Royaume la foi disparaît

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"Souvenez-vous de l’Hymne à la charité, dans la Première Epître aux Corinthiens. C’est ce très beau texte où saint Paul évoque ce qu’on appellera plus tard les trois vertus théologales, la foi, l’espérance, la charité (ou l’amour : agapè). La plus grande des trois, explique saint Paul, c’est la charité. Je peux avoir le don des langues, celui des prophéties, une foi à déplacer les montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. Puis saint Paul ajoute en substance : tout le reste passera, seule "la charité ne passera pas". Nous sommes nombreux à avoir lu ou entendu ce texte des dizaines de fois, sans nous demander ce qu’il voulait dire... Heureusement qu’il y a de grands esprits, pour nous pousser à réfléchir. Saint Augustin, relisant ce texte, s’interroge. Est-ce que cela veut dire que la foi passera ? que l’espérance passera ? Et saint Augustin, à ces deux questions, répond au moins deux fois (dans le Sermon 158 et dans ses Soliloques, I,7) par l’affirmative. (....) "Les trois vertus de foi, d’espérance et de charité sont nécessaires toutes trois en cette vie ; mais après cette vie, la charité suffit."

Le plus étonnant, c’est que Thomas d’Aquin, lorsqu’il reprend le dossier, près de neuf siècles plus tard, va encore plus loin. Les textes essentiels se trouvent dans la Somme théologique (I-II, 65,5, et II-II,18,2). Le Docteur angélique dit la même chose que saint Augustin : dans le Royaume, il n’y aura plus ni la foi ni l’espérance ("ni l’une ni
l’autre ne peuvent exister chez les bienheureux") ; il n’y aura que la
charité, il n’y aura que l’amour. Mais il ajoute une phrase étonnante,
que je n’ai jamais lue chez saint Augustin, ni nulle part ailleurs, et
dont je dois dire, lorsque je l’ai découverte, qu’elle m’a fortement
secoué. Saint Thomas écrit tranquillement : "Il y eut dans le Christ
une charité parfaite ; il n’eut cependant ni la foi ni l’espérance
". (...)

La foi passera : dans le Royaume, au Paradis, il n’y aura plus lieu de croire
en Dieu, puisqu’on sera en Dieu, puisqu’on Le connaîtra, puisqu’on Le
verra, comme disait saint Paul, face à face... "Ce ne sera plus la foi mais la
vue", écrit saint Augustin.

J’ajouterai simplement : nous y sommes. Le Royaume, c’est ici et
maintenant. Y a-t-il une vie après la mort ? Nous n’en savons rien. Les
chrétiens y croient, du moins le plus souvent. Je n’y crois pas. Mais il y a
une vie avant la mort, et cela au moins nous rapproche !

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Disons que je me suis forgé une espèce de Christ intérieur, "doux et humble
de coeur", en effet, mais purement humain, qui m’accompagne ou me
guide. Qu’il se soit pris pour Dieu, voilà ce que je ne puis croire. Sa vie et
son message ne m’en émeuvent que davantage. Mais l’histoire, pour moi,
s’arrête au Calvaire, quand Jésus, sur la Croix, citant le psalmiste, gémit :
"Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?"

L’Esprit de l’athéisme, Albin Michel, pages 68-76