Marche sur les eaux : laisser Jésus venir à moi dans la nuit de la foi

La nuit, la mer, le vent... Ce décor pourrait symboliser la nuit de la foi telle que Jean de la Croix l’a présentée.

Un autre élément vient appuyer cette interprétation : dans la nuit de la foi, je dois renoncer à trouver Dieu par mes efforts. Il faut que je laisse Dieu venir à moi, faire son oeuvre en moi. N’est-ce pas aussi l’expérience de Pierre (Mt 14,22-33) ?

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“L’âme doit bien savoir ceci : elle a beau ne pas sentir qu’elle marche, elle avance beaucoup plus que si elle mettait ses pieds en mouvement, parce que c’est alors Dieu Lui-même qui la porte dans ses bras. Si elle ne s’aperçoit pas des pas qu’elle fait, c’est que Dieu marche et non pas elle. Dieu opère en silence. Que l’âme s’abandonne entre les mains de Dieu et se confie en Lui”. Jean de la Croix VF B 3,28

Pour Jean de la Croix, la première étape de la vie spirituelle est celle dans laquelle l’homme est actif : comblé de consolations, le fidèle cherche à communiquer sa foi par une abondance de paroles. Dieu se fait présent à nous de manière sensible, comme l’ouragan de la première lecture.

Mais, à un moment donné, nous n’entendrons plus Dieu de cette manière. Dieu se trouve désormais dans la brise légère (la traduction littérale de l’hébreu est "un bruit de fin silence"). Il "parle" dans le silence du coeur (Os 2,16) sous la forme "d’onctions amoureuses" (st Jean de la Croix).

La nuit des sens conduit à la passivité de l’homme. Ce n’est plus moi qui me saisis de Dieu ; il est déjà présent en moi. Il veut se révéler à moi.

Ce renversement ne ne fait pas en un jour. Les sens charnels n’acceptent pas naturellement d’être "débranchés". Il faut du temps pour que l’attention se tourne l’intérieur et distingue cette voix qui « parle au coeur ». Dans l’attente de cette transformation, on est comme suspendu dans le vide. L’âme n’a plus aucun appui. Elle ne sent pas encore la présence de Dieu. Il n’est qu’un fantôme.

Jean de la Croix compare l’âme "au vase vide qui attend qu’on le remplisse, à l’affamé qui aspire à sa nourriture, à l’homme suspendu en l’air qui manque de tout appui. Tel est l’état de l’âme embrasée d’amour". CS 9

Mais la nature a horreur du vide... Nous reprenons l’initiative, comme Pierre qui entreprend de marcher vers Jésus.

"Sachons-le bien ; Si l’âme cherche son Dieu, son Bien-Aimé la cherche avec infiniment
plus d’ardeur. C’est Dieu qui, dans cette recherche, est le principal agent. C’est Lui
qui doit la guider par la main, comme un guide d’aveugle, jusqu’au but qu’elle est incapable
d’atteindre d’elle-même… Sa grande préoccupation doit donc être de ne pas entraver l’action
de l’Esprit-Saint, son guide”. Jean de la Croix VF B 3,28

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"Sauve-moi !" Pierre comprend qu’il ne peut rien par lui-même, il s’en remet à Dieu. Le disciple du Royaume est celui qui crie vers le Dieu qui sauve et se laisse transformer par son Amour.

La marche de Jésus vers Pierre signifie que la Flamme d’amour grandit en nous, que notre ego diminue
pour laisser grandir et laisser éclater en nous la lumière divine, comme le suggère la photo ci-dessous prise
à Lyon lors de la fête des Lumières.

Après cette nuit ses sens, Jacques et Jean vivront lors de l’épisode de la Transfiguration une autre nuit, plus intérieure, marquée également par le sommeil des disciples. La Flamme d’amour qui avait obscurci leurs sens illuminera leur coeur, le centre profond de leur personne.

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Pour conclure, notons que cet évangile et celui de la multiplication des pains (semaine dernière) révèlent deux démarches complémentaires : l’effacement de Dieu qui reçoit tout de l’homme (demande des pains et poissons) ; l’effacement de l’homme qui laisse Jésus venir à lui. Un amour fort comme la mort (agapé)

Pour la philosophe juive Simone Weil, ces deux mouvements de kénose caractérisent la relation Dieu/homme :

"La création, pour Dieu, n’a pas consisté à s’étendre, mais à se retirer. La Création, la Passion, l’Eucharistie : toujours ce même mouvement de retrait. Ce mouvement est l’amour... Dieu m’a donné l’être pour que je le lui rende ; nous participons à la création du monde en nous décréant nous-mêmes."

Ce mouvement de retrait est constitutif de la relation entre Jésus et son Père : "Le Père aime le Fils, et il a remis toute chose entre ses mains" (Mt 28,18) ; "J’aime mon Père, et je fais tout ce que mon Père m’a commandé" Jn 14,28.