« Non pas abolir mais accomplir »

Assurément, l’accomplissement de la loi a à voir avec pardon. Le chapitre 5 du sermon sur la Montagne se termine avec cette injonction : « Aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs... Vous donc, soyez parfaits comme votre Père est parfait ».

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Mais pourquoi pardonner ? S’agit-il de se mettre en conformité avec un principe fondateur des sociétés humaines ? D’être en paix avec Dieu et avec sa conscience ? Dans ce cas, nous pouvons pardonner du bout des lèvres, parfois même avec condescendance. Comme le relève Eric-Emmanuel Schmitt, le pardon n’est pas exempt d’ambiguïtés : celui qui pardonne ne risque-t-il pas d’humilier celui qui l’a offensé ? Pour cette raison il semble plus aisé de pardonner que de solliciter le pardon.

Jésus est conscient de ces ambiguïtés. Il ne veut pas que le pardon relève d’une loi, d’un devoir auquel il faudrait se soumettre pour être un « bon croyant ». Pour Jésus, le pardon ne peut exister que dans le partage d’une humanité commune, d’une fragilité commune.

Comme l’écrit Christian de Chergé : "J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément."

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Et c’est bien cette complicité avec le mal qui est soulignée dans l’opposition : « On vous a dit... moi je vous dis ». Le meurtre et l’adultère sont des actes graves, condamnés par la loi juive. Mais la pulsion sexuelle, comme la violence, font partie de la condition humaine. Pourquoi certains se laissent-ils submergés par leurs pulsions au point de tuer, violer ? Pour Jésus il n’y a pas de grande différence entre nous et ceux que nous tenons parfois pour des monstres.

"Chaque fois que je franchis le seuil d’une prison, je me demande toujours : pourquoi eux et pas moi ? Leurs chutes auraient pu être les miennes, je ne me sens pas meilleur que ceux qui sont en face de moi." (Le nom de Dieu est miséricorde, janvier 2016)

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« C’est du cœur de l’homme que viennent meurtres et adultères... » Mt 15,19. Le cœur de l’homme est malade. Dans notre cœur nous sommes tous égaux les uns avec les autres. Le message de Jésus vraiment nouveau, libérateur : alors que la loi ancienne valorisait l’apparence, Jésus nous appelle à prendre en compte l’impureté dans notre cœur, non pour la combattre, ni pour nous culpabiliser. Mais pour laisser le Royaume s’approcher de nous, le soleil de l’amour du Père rayonner sur nos ténèbres intérieures.

Prenons l’exemple de la pulsion sexuelle. Que nous soyons célibataire ou marié, nous pouvons expérimenter que la sexualité n’est jamais « pure », elle est porteuse d’ambivalence parce qu’elle sollicite des couches profondes de l’inconscient. "Nous connaissons tous mal notre sexualité, nous sommes tous dépassés par nos pulsions", écrit la psychothérapeute Marie-Françoise de Billy. "Connaissez-vous un homme qui n’ait jamais regardé une femme avec convoitise ? Un seul ? Je pense que tout homme normalement constitué est ou a été adultère par son regard", interroge Arnaud41 sur le forum de La Croix

Alors, quand la tentation se fait jour, au lieu de la refouler, de nous protéger derrière un discours moral très construit, nous pouvons ouvrir notre cœur, accepter d’être aimés là où nous sommes faibles. Dans cet Amour inconditionnel, nous connaîtrons les autres non comme des êtres séparés de nous, mais partageant la même humanité, les mêmes pulsions.

L’accomplissement de la loi n’est plus de l’ordre de la pureté mais de la fraternité : puisque le Père fait lever son soleil sur tous les hommes, que nous avons en partage une connivence avec les ténèbres, nous pouvons voir en chaque homme un frère.

L’accomplissement de la loi consiste à nous laisser aimer là où nous sommes faibles, dans notre incapacité à pardonner, à vivre la chasteté, la non-violence. En nous abandonnant à cet Amour, en le laissant agir en nous, nous pourrons dire :
"ce n’est plus moi qui aime, qui pardonne...".

Celui qui ne s’ouvre pas à cet amour inconditionnel se condamne lui-même ; il s’exclut de la communion avec Dieu et avec les autres.

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A une soeur de son carmel, Thérèse de Lisieux avait dit : « Ma Sœur, vous voulez de la justice de Dieu, vous aurez de la justice de Dieu. L’âme reçoit exactement ce qu’elle attend de Dieu. »

Le tribunal dont parle Jésus est aussi la réponse à notre jugement : « Le jugement que vous portez contre les autres, sera porté aussi contre vous » Mt 7,3. Si nous jugeons ceux qui commettent des actes graves, Dieu nous condamnera nous aussi. Ne serait-ce que pour une pensée ou une parole. Ou plutôt c’est nous qui nous condamnons nous-mêmes (aimer son prochain comme soi-même).