« Non pas abolir mais accomplir »

Assurément, l’accomplissement de la loi a à voir avec le pardon. Le chapitre 5 du sermon sur la Montagne se termine avec cette injonction : « Aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs... Vous donc, soyez parfaits comme votre Père est parfait ».

Mais le pardon n’est pas exempt d’ambiguïtés. Nous pouvons pardonner avec condescendance, en rappelant à notre frère tout le mal qu’il nous a fait. Pardonner du bout des lèvres, par devoir, juste pour être en paix avec Dieu et avec notre conscience.

Commentant la parabole de l’oeil et la poutre, saint Augustin écrit qu’au moment de blâmer notre frère, il est bon de nous souvenir que "nous sommes humains", et que la faute qu’il a commise, "nous aurions pu la commettre". Oui, la conscience de notre humanité et de notre fragilité devrait nous rendre bons, compréhensifs. Le véritable aveuglement est sans doute celui qui nous fait oublier cette condition précaire.

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Pour Jésus, on ne peut nommer le mal chez l’autre sans le voir chez nous.

L’opposition : « On vous a dit... moi je vous dis » est une invitation à prendre en compte notre propre fragilité. Le meurtre et l’adultère sont des actes graves, condamnés par la loi juive. Mais la pulsion sexuelle, comme la violence, fait partie de la condition humaine. Pourquoi certains se laissent-ils submergés par leurs affects au point de tuer, posséder la femme d’un autre ?

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Comme l’écrit Christian de Chergé : "J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément."

"Chaque fois que je franchis le seuil d’une prison, je me demande toujours : pourquoi eux et pas moi ? Leurs chutes auraient pu être les miennes, je ne me sens pas meilleur que ceux qui sont en face de moi." (Le nom de Dieu est miséricorde, janvier 2016)

« C’est du cœur de l’homme que viennent meurtres et adultères... » Mt 15,19.

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Chacun de nous peut faire l’expérience d’être assailli par des désirs de vengeance, de jalousie. Dans notre cœur nous sommes égaux les uns avec les autres. Alors que la loi ancienne valorisait l’apparence, Jésus nous appelle à prendre en compte les pensées ambigües dans notre cœur, non pour les combattre, ni pour nous culpabiliser. Mais pour laisser le Royaume s’approcher de nous, le soleil de l’Amour du Père rayonner sur nos ombres intérieures.

Alors, quand la tentation se fait jour, au lieu de la refouler, de nous protéger derrière un discours très construit, nous pouvons ouvrir notre cœur, accepter d’être aimés là où nous sommes faibles, dans notre incapacité à pardonner, à vivre la chasteté, la non-violence. Dans cet Amour inconditionnel, nous connaîtrons les autres non comme des êtres séparés de nous, mais partageant la même humanité/animalité, comme le bon samaritain. Nous aurons la "vision" du coeur.

"Nous connaissons tous mal notre sexualité, nous sommes tous dépassés par nos pulsions", écrit la psychothérapeute Marie-Françoise de Billy. "Connaissez-vous un homme qui n’ait jamais regardé une femme avec convoitise ? Un seul ? Je pense que tout homme normalement constitué est ou a été adultère par son regard", interroge Arnaud41 sur le forum de La Croix

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De Michela Marzano, philosophe : "Freud a bien montré – de façon, je pense, définitive – que la pulsion violente des êtres humains ne pouvait être effacée. C’est en quelque sorte notre moteur d’action. Il ne s’agit donc pas de diaboliser la violence, au sens où elle nous constitue ; elle est profondément humaine et ne peut être éradiquée. II nous faut composer avec elle, la connaître pour la limiter." Psychologies Magazine, mai 2012

L’accomplissement de la loi n’est plus de l’ordre de la pureté mais de la fraternité : puisque le Père fait lever son soleil sur tous les hommes, que nous avons partie liée avec le mal, nous pouvons retirer la poutre de notre oeil Mt 6,5, accueillir notre propre animalité et voir en chaque personne un frère.

Celui qui ne s’ouvre pas à cet amour inconditionnel se condamne lui-même ; il s’exclut de la communion avec Dieu et avec les autres.

A une soeur de son carmel, Thérèse de Lisieux avait dit : « Ma Sœur, vous voulez de la justice de Dieu, vous aurez de la justice de Dieu. L’âme reçoit exactement ce qu’elle attend de Dieu. »

Le tribunal dont parle Jésus est aussi la réponse à notre jugement : « Le jugement que vous portez contre les autres, sera porté aussi contre vous » Mt 7,3. Si nous jugeons ceux qui commettent des actes graves, Dieu nous condamnera nous aussi. Ne serait-ce que pour une pensée ou une parole. Ou plutôt c’est nous qui nous condamnons nous-mêmes (aimer son prochain comme soi-même). Condamner un meurtrier, c’est condamner un soi-même possible dans des circonstances exceptionnelles.

"Je mettrai ma loi dans leur coeur" Jr 31,33 : pour mettre en pratique la Loi d’amour, il faut d’abord se laisser aimer dans nos ombres intérieures. La loi c’est l’amour de Dieu qui s’approche des cœurs malades, incapables de mettre en pratique la Loi. En nous abandonnant à cet Amour, en le laissant agir en nous, nous pourrons dire : "ce n’est plus moi qui aime, qui pardonne...".