Quand l’amour enchaîne (Alphonse d’Heilly, Thérèse d’Avila...)

L’Eglise a l’habitude de pointer le manque d’amour, la difficulté à pardonner. Mais il est un écueil tout aussi grave pour la "bonne santé " de nos relations : l’amour captatif.

Ce travail de détachement a dû être difficile pour Jaïre ; aussi Jésus, en guérissant sa fille, appelle cette dernière "jeune fille". Le fait que ce récit soit entrelacé avec la guérison de la femme souffrant de perte de sang accrédite le fait qu’elle était comme enchaînée.

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Dans Visage de Jésus, Anselm Grün analyse que les guérisons opérées par Jésus dans le cadre familial ont pour objet de "dénouer l’écheveau fatal dans lequel sont pris parents et enfants afin que chacun puisse trouver sa véritable place. Jésus a compris que les enfants étaient possédés parce que les parents ne les reconnaissaient pas dans ce qu’ils étaient. Les parents ont projeté sur leurs enfants leurs propres passions réprimées ou leurs propres désirs inassouvis. De telles projections se transforment en démons qui possèdent ces enfants". (DDB, pages 68-69)

La tentation fusionnelle n’épargne pas la relation conjugale. Le père Alphonse d’Heilly a reconnu qu’"une des souffrances majeures de mon travail dans les retraites de foyers fut de découvrir ce fait incroyable qu’un homme et une femme mariés sont rétrogradés au point de vue croissance de la personnalité par rapport à des célibataires ou des veufs du même âge. Parce que mon compagnon ou ma compagne, au lieu de jouer un rôle normal dans ma croissance, en réalité stoppe cette croissance. (...) Que l’amour conjugal asphyxie les personnalités des gens mariés, c’est une trahison, puisque, dans le dessein de Dieu, le mariage, c’est la promotion de la personne."

La chasteté est une manière de se détacher des choses et des êtres, qui ne les délaisse pas mais qui en respecte la liberté et la vie propres, qui les considère dans leur précarité sans tenter de se les approprier.

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Une séparation mal faite avec un des parents aura des répercussions sur la vie de couple, analyse Monique Dupré la Tour, conseillère conjugale dans le Rhône. "Pour avoir durant quarante ans écouté les couples dans leurs souffrances et leurs difficultés, j’ai pu constater que nombreux sont les partenaires qui n’ont pu dans leur famille d’origine parvenir à une maturité affective. Ces personnes cherchent avant tout un refuge affectif dans le couple, puis mûrissant, vont faire la crise d’adolescence qu’ils n’ont pas pu faire auparavant, n’ayant pas eu de parents suffisamment solides pour la leur permettre. Si le couple est accompagné, la relation peut se transformer. Mais la plupart de ces couples vont se séparer. Grâce à cette séparation qui réélabore la séparation des parents de l’enfance, ils peuvent former un nouveau couple avec un autre partenaire". (La Croix du 10/12/15, courrier des lecteurs).

"Quitter son père et sa mère", suivre son propre chemin de vie, fut décisif dans le cheminement de Thérèse d’Avila, qui a eu une relation fusionnelle avec son père après avoir perdu sa mère à 14 ans.

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Dieu est Amour et puisqu’il est amour, il se trouve au cœur de toute relation et il s’y cache. Mais parfois nos relations sont trop centrées sur nous-mêmes de telle sorte que nous y sommes enchaînés et que nous y enchaînons les autres. L’amour n’est plus alors relation, il est possession de l’autre pour soi. Dans ce cas, ce n’est pas l’autre que l’on aime, c’est plutôt soi à travers l’autre. Mais qu’en est-il de la liberté ? Qu’en est-il du droit d’autrui à vivre sa vie, à être à l’écoute de ses désirs ? Une telle relation ne peut plus grandir et risque au contraire de devenir destructrice : de la liberté, on est passé à la captation. On peut percevoir cette problématique dans la relation de Thérèse avec son père. Si Thérèse a perdu sa mère, il lui reste un père admiré, voire idéalisé. Pour sa part, le père n’a plus d’épouse à aimer, mais il lui reste ses enfants et surtout Thérèse avec sa jeunesse et son charme. Celle-ci a une vive conscience de l’attachement de son père à son égard. Thérèse, aussi, aimait énormément son père et leur relation avait peut-être quelque chose de fusionnel. La quête de l’amour fusionnel n’est-elle pas l’expression du désir inconscient de s’accaparer l’autre pour se rassurer, par peur de l’abandon ?
Yannick Bonhomme, ocd, retraite de carême 2015 diffusée sur le web

Les épreuves de la vie de famille (deuil, conflit, différence de style de vie... ) sont l’occasion d’opérer ce détachement, d’accueillir un "passage de l’épée" Mt 10,34 douloureux mais ô combien libérateur pour aimer en Dieu, explique Lytta Basset dans cette vidéo de 5 minutes.

"Il y a un type de péché qui ne laisse pas l’autre faire sa vie", écrit le pape François.

"Chez la femme adultère, il s’agit d’un péché social, d’une personne dont les gens s’approchaient pour coucher
avec elle ou pour la lapider. Dès lors, quand Jésus dit "Ne pèche plus", il la met en mouvement pour qu’elle
cesse d’être objet du regard d’autrui, qu’elle soit protagoniste de sa vie. Au paralytique à la piscine de Bethesda,
il dit également « ne pèche plus » (Jn 5, 14). Mais à celui-ci, qui se justifiait avec les choses tristes qui
‘‘lui arrivaient’’, qui avait une psychologie de victime – la femme, elle non – il lui lance une pique en ces termes :
‘‘Qu’il ne t’arrive pas quelque chose de pire’’. Le Seigneur utilise sa manière de penser pour le sortir de sa paralysie." (Retraite spirituelle sur la miséricorde, troisième méditation, 2 juin 2016).

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