Un amour fort comme la mort (l’amour d’agapé)

Quand saint Jean affirme que "Dieu est amour", il dit en fait "Dieu est agapé". Ce mot souligne la dimension kénotique de l’amour. La kénose est l’effacement de soi face à l’autre : non pas moi mais toi. Non affirmation de soi mais émerveillement et enrichissement face à l’autre. C’est l’agapé du Christ qui s’est anéanti lui-même jusqu’à la mort sur la croix (Philippiens 2:5-8).

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L’amour comme effacement, comme mort à soi-même.

La notion d’effacement est très présente dans la mystique juive. Selon la théorie du tsimtsoum (retrait) élaborée par des maîtres de la Kabbale, Dieu qui occupait tout l’espace avant la création, s’est retiré pour laissé place au monde, comme une vague dont le reflux fait place au sable. A son tour, l’homme doit s’effacer pour laisser Dieu vivre en lui.

Le Cantique des Cantiques, poème d’amour par excellence, repose sur cette alternance. Les disparitions récurrentes du Bien-Aimé ne sont-elles pas une magnifique preuve d’amour en ce sens qu’elles laissent de la place pour la Bien-Aimée ? Mais cette dernière devra à son tour s’effacer, renoncer à vouloir chercher Dieu. Réduite à l’impuissance, c’est-à-dire à la mort, la Bien-aimée s’endort en attendant le retour de l’amant.

Dans l’agapé, je laisse l’autre venir à moi, la vie de Dieu grandir en moi.

Eros est un amour qui cherche Dieu. Cette démarche est bien noble. Mais agapé est différent.
Ce n’est pas moi qui me saisis de Dieu, mais je Le laisse de plus en plus s’emparer de moi.

Dans Le Sexe ni la mort, André Comte-Sponville définit éros comme le "désir de ce qui manque". Tandis que qu’agapé réside dans la capacité qu’a l’individu de s’effacer pour « laisser l’autre exister ». C’est la philosophe Simone Weil qui a le mieux formulé, selon lui, cet agapé.

Dans l’amour d’agapé, je m’efface pour que l’autre puisse prendre sa place.

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"Ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes" Phil. 2,2

"Soumettez-vous les uns aux autres" Eph 5,21

Aucun d’entre nous n’est capable d’aimer naturellement de ce genre d’amour que le Nouveau Testament décrit comme le véritable amour. Seule la vie de Dieu en nous peut nous permettre de le faire.

"Lorsque je suis charitable, c’est Jésus seul qui agit en moi" Thérèse de Lisieux

"L’amour est fort comme la mort" Ct 8,6

Cette expression située à la fin du Cantique des Cantiques est souvent reprise dans les homélies, les commentaires bibliques. Reprise, mais adaptée :
l’amour serait "plus fort que la mort".

Il serait plus juste de dire que l’amour et la mort s’appellent l’une l’autre, sont reliées par des interactions incessantes ; l’amour doit passer par la croix pour devenir agapè.

Sur la croix, Jésus a effectué cette réconciliation en transformant la mort ignominieuse en mort d’amour.
"Notre Seigneur est mort sur la croix, dans les angoisses, et voilà pourtant la plus belle mort d’amour... Tout ce que je désire, c’est de te faire aimer et d’être un jour martyr. D’amour, je veux mourir." Thérèse de Lisieux

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Dans les paraboles (vignerons homicides, talents...), le maître se retire lorsqu’il part en voyage,
puis c’est au tour de l’homme de s’effacer quand le maître revient, pour que le Royaume, la
ressemblance avec Dieu, advienne en lui : "tout ce qui est à moi est à toi".

Dieu grandit en nous quand nous nous abandonnons à Lui :

"Pour monter aux demeures que nous désirons atteindre, il ne s’agit pas de beaucoup penser, mais de beaucoup aimer... Que l’âme s’abandonne donc dans les mains de Dieu, pour qu’il fasse d’elle ce qu’il veut, avec le moindre souci de ses intérêts, et le plus grand abandon à la volonté de Dieu." Thérèse d’Avila

"Je donne ma vie pour la recevoir de nouveau" Jn 10,16 : Jésus nous donne l’agapè, Son Amour, qui est la vie même de Dieu. Il la reçoit de nouveau lorsque nous vivons en Lui, dans Son Amour ; alors la ressemblance est atteinte. C’est le sens de la parabole des talents

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La soif de Jésus exprime aussi l’agapè : l’amour est vide, manque, béance

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"Il avait soif d’amour" ste Thérèse

« Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous, il n’a point besoin de nos œuvres, mais seulement de notre amour (...) En disant : « Donne-moi à boire », c’était l’amour de sa pauvre créature que le Créateur de l’univers réclamait. Il avait soif d’amour…" Thérèse de Lisieux (Ms B, 1v)

"Il nous tend la main comme un mendiant... C’est lui qui veut notre amour, qui le mendie." (LT 145)

La soif de Dieu appelle celle de l’homme :
"Dieu a soif que nous ayons soif de Lui" (st Augustin).

Jean de la Croix compare l’âme dans la nuit "au vase vide qui attend qu’on le remplisse, à l’affamé qui aspire à sa nourriture, à l’homme suspendu en l’air qui manque de tout appui. Tel est l’état de l’âme embrasée d’amour". CS 9

"J’aime mon Père, et je fais tout ce que mon Père m’a commandé" (Jn 14,28).

Le mot commandement est arché en grec. Arché est également utilisé dans l’expression « au commencement » qui ouvre l’évangile de Jean et la Genèse. Nous pouvons en déduire que le commandement de l’amour, qui est une soumission réciproque, est le principe (logos) qui gouverne les relations

* entre le Père et le Fils :

"Le Père aime le Fils, et il a remis toute chose entre ses mains" (Mt 28,18).
"J’aime mon Père, et je fais tout ce que mon Père m’a commandé" (Jn 14,28).

* entre les hommes et le Fils,

* et les hommes entre eux.

Cette alternance est bien rendue dans st Matthieu :

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* effacement de Dieu qui reçoit tout de l’homme : multiplication des pains Mt 14,13-21
* effacement de Pierre qui laisse Jésus venir à lui. Mt 14,22-33
* soumission de Jésus devant la foi de la femme cananéenne (une païenne) suivie des miracles et de la seconde multiplication des pains (Mt 15, 21-39)
* anéantissement de Jésus et transmission de sa divinité à Jacques et Jean (Transfiguration) suivie de la guérison du démoniaque épileptique Mt 17,1-20

Cette alternance nous permet de comprendre les miracles comme la conséquence du retrait, de l’impuissance de Dieu.